Dame Gloria Davenport

Nouvelle écrite par Dana

Gloria était étendue sur le sol. Il y avait déjà deux heures qu'elle était là, bien droite comme si on l'y avait déposée. Des larmes silencieuses couraient par moment sur ses joues puis allaient se perdre dans son abondante chevelure blanchie par l'âge. Elle les sentait glisser sur ses oreilles dans un léger chatouillement, puis plus rien dès qu'elles atteignaient ses cheveux.
Gloria n'était pas peu fière de ses cheveux même s'ils avaient perdu, au fil des ans, leur belle couleur d'ébène. Lorsque Nicky la femme de Joe pestait contre le temps qu'elle - soi-disant - perdait chaque matin en la coiffant, Gloria esquissait un sourire de contentement. Face à son miroir, elle admirait sans mot dire la souplesse et surtout l'épaisseur impressionnante qu'avait gardé sa chevelure alors que d'autres beaucoup plus jeunes qu'elle, n'étaient plus parées que de quelques touffes éparses posées ça et là sur le dessus du crane. En vieille dame distinguée, Gloria prenait bien garde de ne jamais en faire mention devant ces pauvres infortunées, mais lorsqu'elle surprenait la lueur d'envie qui ne manquait pas de naître au fond de leur regard, elle ne pouvait s'empêcher de ressentir une certaine suffisance vis-à-vis toutes ces envieuses, tout en remerciant le Ciel pour l'objet de cet envie.
Gloria tourna les yeux vers la porte de sa chambre. Bientôt quelqu'un viendrait. En la relevant, on se confondrait en excuses pour ne pas l'avoir entendue tomber et ce sentiment de détresse terrifiant disparaîtrait enfin.
Elle regarda son bras droit, fit une nouvelle tentative afin de bouger la main, puis les doigts seulement. Rien. Pas même un tressaillement trahissant un souffle de vie. La vieille dame se concentra de toutes ses forces sur son épaule. Celle-ci refusa de bouger avec obstination. Découragée, elle détourna les yeux du membre inerte et tendit l'oreille vers les murmures de la maison. Seul le bruit assourdissant de la tondeuse du voisin parvenait à percer jusqu'à elle. Gloria soupira.
Il y avait si longtemps, lui semblait-il aujourd'hui, qu'elle ne pouvait plus s'occuper d'elle même. Lorsque son corps avait cessé de lui obéir, Joe s'était empressé de l'inviter chez lui. Elle avait tout fait pour lui faire croire qu'elle n'y tenait pas plus que ça, mais il avait tout pris en main et elle n'avait pas résisté.
Le jour où son corps s'était endormi, elle avait cessé de vivre. Alors, qu'elle soit dans un endroit ou dans un autre avait très peu d'importance pour elle puisqu'elle ne faisait qu'exister depuis.
Quelquefois, Gloria se réveillait durant la nuit et avait l'impression de s'être déplacée dans son sommeil. Pas de beaucoup, mais assez pour être persuadée d'être encore mobile. Cela survenait surtout lorsqu'elle rêvait à son corps comme il était avant. Lorsque celui-ci obtempérait sans se faire prier au moindre de ses désirs. C'est lors de ces rêves merveilleux qui paraissaient si réels qu'elle constatait avoir bougé.
La première fois que cela s'était produit, elle en avait tout de suite parlé à Joe. Il l'avait longuement regardé sans dire un mot. Subjugué par la nouvelle, s'était-elle alors dit. Voyant soudain les yeux de son fils unique s'emplir de larmes, elle avait pensé : des larmes de joie sans doute, jusqu'à ce qu'il lance un regard entendu vers sa femme qui lui avait répondu par un sourire discret. Se retournant alors vers Gloria, il avait longuement soupiré avant de l'embrasser tendrement sur la joue toujours aussi silencieusement.
Devant le sourire narquois de Nicky, elle avait renoncé à convaincre son fils. Il était évident qu'il ne l'avait pas crue ou pire encore, qu'il avait pensé qu'elle perdait la raison. Depuis, elle n'en avait parlé à personne et les choses resteraient ainsi, avait décidé Gloria.
Deux légers coups frappés contre la porte interrompirent le cours de ses pensées. Gloria tourna les yeux, le coeur palpitant d'émotion. Allez ! pensait-elle. Allez ! Ouvrez-la cette porte, qu'on me relève enfin. Ça fait des heures que j'attends.
De sa position délicate, elle voyait bien les chaussures de Nicky. La jeune femme immobile attendait qu'elle réponde. Gloria ouvrit la bouche, mais fut incapable d'émettre le moindre son. Les larmes recommencèrent à courir le long de ses joues tandis qu'elle fixait le plafond avec anxiété. Retrouvant un peu courage, elle était sur le point de faire une seconde tentative lorsque les chaussures se mirent en mouvement. Une seconde plus tard, elles avaient disparu.
Gloria soupira. Elle n'était pas près de recevoir de l'aide vue la manière dont elle avait traité Nicky la veille. La femme de Joe avait ouvert la porte sans même frapper comme si elle était chez elle. En fait, c'était bien sa maison, mais Gloria considérait sa chambre comme son refuge personnel. Elle aurait voulu que tous agissent comme s'ils étaient des visiteurs lorsqu'ils pénétraient dans celle-ci même si ce n'était qu'illusoire.
Au moment où Nicky avait envahi la pièce, la vieille dame dormait profondément. Du coup, elle l'avait sorti d'un rêve merveilleux où elle dansait avec Hans, le père de Joe, avec toute la grâce dont elle était nantie jadis.
Gloria s'était mise en colère dès qu'elle avait ouvert les yeux. Lorsqu'elle avait aperçu Nicky au pied de son lit, son sang n'avait fait qu'un tour. La vieille dame s'était aussitôt mise à invectiver sa belle-fille avec force ; sans ménagement pour la pauvre femme qui la regardait complètement ahurie.
Gloria l'avait alors bien avertie, qu'à partir de maintenant, elle ne tolérerait plus un comportement aussi grossier. Comme celle-ci répliquait, Joe était apparu. Il avait signifié à sa femme que désormais elle devrait attendre d'obtenir une réponse avant d'entrer. Nicky était ressortie de la chambre en coup de vent et Gloria ne l'avait pas revu de la journée. Joe, qui devait partir travailler, avait dû faire venir une dame de compagnie qui en plus de se faire payer à l'heure demandait le remboursement de ses frais de déplacement.
Mal à l'aise, Gloria s'était excusée auprès de Joe. Malgré son sourire, elle avait remarqué de la colère dans sa voix. Contre qui était-elle dirigée ? Sûrement pas contre elle, mais contre son étourdie d'épouse qui avait déserté la maison alors qu'il avait besoin d'elle, se dit Gloria presque aussi en colère que son fils.
Nicky n'était réapparue que tard dans la soirée. Stéphie était déjà au lit et Joe essayait maladroitement, même s'il y mettait toute la bonne volonté possible, d'aider sa mère à se mettre au lit au moment où sa femme avait claqué la porte d'entrée. Gloria n'avait pas osé ouvrir la bouche malgré quelques répliques cinglantes prêtes à fouetter l'air devant le visage défait de son fils. Par amour pour lui, et par compassion aussi, elle les avait gardées pour elle. Joe avait longuement regardé le vestibule, s'était excusé auprès de sa mère en la réinstallant dans son fauteuil roulant et était descendu rapidement au premier en refermant la porte de la chambre. Gloria avait tendu l'oreille afin d'entendre les remontrances que son fils ne manquerait sûrement pas d'infliger à cette écervelée. Quelques minutes interminables avaient passé dans un silence absolu. La vieille dame commençait à se dire que Nicky était parvenue à embobiner Joe, encore une fois, lorsque des éclats de voix montèrent jusqu'à sa chambre. Gloria n'entendit que quelques mots étouffés à travers la cloison mais ceux-ci lui soutirèrent un sourire de satisfaction digne d'une réussite parfaite.
À peine dix minutes plus tard, la fautive arrivait dans la chambre de sa belle-mère les yeux plein de larmes mais avec la tasse de tisane quotidienne. Nicky attendit patiemment que la vieille dame ait fini d'en boire le contenu et l'aida à se mettre au lit sans lever les yeux une seule fois sur elle. Lorsque la jeune femme referma enfin la porte, Gloria laissa apparaître le sourire de contentement qu'elle avait dû retenir devant sa belle-fille. Depuis, elle n'avait revu personne. Et maintenant, elle attendait avec impatience que quelqu'un s'inquiète de son silence.
De petits pas résonnèrent bruyamment devant la porte. Gloria cessa de respirer un moment, juste le temps d'écouter claquer les talons sur les carreaux bien cirés. C'était sûrement Stéphie. Même si elle ne pouvait voir l'horloge dans la position où elle se trouvait, la vieille dame supposa qu'il était bientôt l'heure, pour la gamine, de se rendre à l'école. Comme pour lui donner raison, l'horloge du salon compta sept coups bien sonnés. Gloria les entendit à peine tant elle était attentive aux intentions de la gamine qui se trémoussait derrière la porte.

Jamais Gloria n'avait prié avec autant de ferveur auparavant. Même lorsqu'elle assistait à l'office, elle ne se souvenait pas avoir autant supplié son Créateur. Les yeux presque révulsés sous l'effort, elle y mettait toute sa volonté comme si cette application pouvait faire en sorte que sa petite-fille capte son désir. Elle se concentrait sur sa prière avec tellement d'attention qu'elle n'entendit pas tout de suite les petits coups frappés contre sa porte.

N'obtenant aucune réponse, elle revint à la charge en haussant le ton.

Lorsqu'elle réalisa que Stéphie était demeurée devant sa porte, le coeur de Gloria se gonfla de joie. Merci mon Dieu, pensa-t-elle, faute de ne pouvoir le dire tout haut. La vieille dame avait les yeux rivés sur la poignée qu'une petite main faisait lentement pivoter de l'autre côté. Son coeur de grand-mère se gonfla d'amour pour cette enfant qu'elle adorait déjà de toute son âme. Elle continuait de l'encourager à entrer, le regard toujours fixé sur la poignée qui complétait sa rotation. Une pinceau de lumière balaya doucement le plancher à deux doigts de son visage. Gloria entrevit l'ombre de la fillette et vlan la porte se referma avec fracas sur la gamine qui laissa échapper un cri de stupéfaction.
Si Gloria l'avait pu, elle aurait sursauté. Mais son coeur, lui, sembla rebondir dans sa poitrine à plusieurs reprises. Que s'était-il passé ? Elle baissa rapidement les yeux sur la lumière sous la porte et comprit très vite. Les ombres de deux personnes bougeaient sur le plancher du corridor. Nicky était sûrement venue s'assurer que sa fille n'allait pas déranger sa grand-mère. Comme pour venir confirmer son hypothèse, Gloria assista impuissante à la conversation qui se déroulait dans le couloir.
- Stéphie, gronda sa mère ! Je t'ai dit de ne pas entrer chez grand-mère sans qu'elle te l'ait demandée. Tu m'as bien comprise? ajouta-t-elle en colère.
- Oui, mais mammy aime bien que je lui dise au revoir le matin. Laisse-moi la voir. Maman, je t'en prie, supplia la fillette presque en larmes.
Un soupir d'exaspération parvint jusqu'à Gloria qui écoutait Stéphie plaider ardemment sa cause. Elle retenait son souffle pour mieux entendre la mère et la fille qui chuchotaient presque pour ne pas la déranger. Le regard de Gloria brilla lorsque Nicky céda.
- D'accord. Je te laisserai voir grand-mère, concéda-t-elle. Si elle est réveillée, ajouta-t-elle d'un ton ferme. Sinon, tu redescends avec moi et on n'en parle plus. Marché conclus ?
La gamine accepta assurément la proposition car à peine une seconde plus tard, deux petits coups, à peine audibles retentirent contre la porte. Gloria commença une nouvelle prière silencieuse. Allez Stéphie ! Je t'en prie ouvre cette porte ! suppliait-elle de toute son âme. Nicky ! Oh, Nicky, je sais que je ne suis pas la belle-mère idéale, mais je t'en prie, laisse entrer ta fille. Tu ne vois donc pas que l'heure où je me lève est passée depuis longtemps.
Le regard toujours ancré sur le pas de la porte, elle assista, complètement désemparée, au départ des deux ombres vers le rez-de-chaussée.
Sous l'emprise de la panique, Gloria ouvrit la bouche pour hurler de toutes ses forces, mais aucun son ne brisa le silence irréel de la chambre. Complètement ahurie, elle recommença encore et encore jusqu'à ce qu'elle doive se rendre à l'évidence. Elle était complètement muette.
Gloria ignorait ce qui s'était passé durant la nuit, mais lorsqu'elle s'était réveillée aux petites heures du matin, elle avait la nausée et ne pouvait plus émettre un seul son. De plus, son bras encore valide hier, était devenu aussi inutile que le reste de son corps. Depuis son état s'était aggravé et elle avait vomi sur la carpette où sa tête reposait. Elle avait évité l'étouffement de justesse et se faisait un sang d'encre juste à l'idée qu'un nouvel accès de vomissement ne lui bloque les voies respiratoires, cette fois-ci.
Une odeur nauséabonde s'échappait du tissu poussiéreux, ce qui ne faisait que rendre la vieille femme encore plus nauséeuse. Plus le temps passait, plus Gloria devenait fébrile. Elle se sentait épuisée. Des larmes brûlantes dégringolaient abondamment sur ses joues. Qu'allait-il lui arriver ? Quand cette idiote de Nicky commencerait-elle à s'inquiéter ?
Un véhicule ralenti devant la maison pour repartir aussitôt. Gloria imagina Stéphie montant à bord de l'autobus scolaire qui la conduisait chaque matin à l'école. Elle ferma les yeux. Il fallait qu'elle se calme. Il était inutile de céder à la panique. Bientôt, sa belle-fille viendrait voir pourquoi elle n'était pas encore levée et elle aurait enfin de l'aide. Tout ceci ne serait plus qu'un mauvais souvenir et dans quelques temps, pas tout de suite, mais dans quelques jours peut-être, elle réussirait à en rire.
Lorsque Gloria ouvrit les yeux, elle constata qu'elle s'était assoupie. Peut-être même avait-elle dormi puisque le pinceau de lumière avait changé de position. Quelle heure pouvait-il être? Elle tendit l'oreille. La tondeuse du voisin s'était tue. Le voisinage semblait avoir retrouvé son calme habituel jusqu'au ronronnement du réfrigérateur qui parvenait jusqu'à elle. Gloria avait soif, si soif que sa langue semblait en feu. Nicky ! Nicky espèce d'idiote, qu'attends-tu pour monter ? Il doit être tard maintenant. Assez tard pour que tu commences à t'inquiéter.
Soudain, le sang de Gloria ne fit qu'un tour. Peut-être attend-elle que je l'appelle. C'est sûrement cela. Elle est encore en colère et elle veut me punir. Cette femme est si têtue que je ne serais pas surprise qu'elle m'abandonne ici jusqu'à ce que je crie à fendre l'âme. Je suis désolée de te décevoir chère Nicky, mais je ne te ferai pas ce plaisir. Pas que je ne l'aurais pas voulu, mais simplement parce que cela m'est impossible.
Cette constatation fit remonter un sanglot qui resserra sa gorge. Gloria tentait de reprendre son calme, mais la nausée l'avait reprise et elle était terrifiée à l'idée de vomir encore. Un accès de terreur l'envahit. Elle était transie. Sa robe de nuit était remontée sous elle et les lattes de bois lui glaçaient le dos. Elle referma les yeux et concentra ses pensées sur Joe.
Comme il serait en colère lorsqu'il apprendrait comment son imbécile d'épouse s'occupait d'elle. Comme Nicky regretterait de l'avoir laissée poireauter un avant-midi entier sur le parquet de sa chambre. Ce ne serait sûrement pas Gloria qui prendrait sa défense. Elle n'aurait que ce qu'elle mérite, ni plus, ni moins, se dit-elle. Et si elle quittait Joe après avoir été prise en défaut ? Hé bien, ce ne serait pas très grave. Joe s'en remettrait et Stéphie aussi. Quant à Gloria, elle serait ravie.
Un bruit de pas lui parvint de l'escalier. Des pas lourds mais alertes. Ce ne pouvait être que Nicky. Cette idiote de bru venait de se rendre compte qu'il manquait quelqu'un. Enfin ! Gloria commençait à désespérer.
La porte s'entrouvrit à peine, juste assez pour que Gloria aperçoive une pile de vêtements maintenue par deux longs bras solides. Une main grande ouverte sur la pile et l'autre maintenant la pyramide en équilibre tandis qu'elle la déposait sur la chaise. Aussitôt fut-elle posée, aussitôt la porte se referma sur sa belle-fille sans que jamais Gloria n'aperçoive son visage.
Le coeur de la vieille dame sembla ralentir. Gloria n'aurait jamais cru, même si on le lui avait raconté, qu'étendue sur le sol on puisse être pris de vertiges ; qu'on puisse avoir l'impression de tomber dans un précipice tout en étant bien à plat sur le plancher. Elle laissa dériver son regard sur la pièce qui semblait avoir rétréci avec les heures. Les murs ondulaient devant ses yeux. Sous la houle une violente nausée l'obligea à baisser les paupières. Elle était trempée d'une sueur glaciale qui venait ajouter à son malaise. Cela dura quelques minutes interminables. En fait, jusqu'à ce que son coeur retrouve une cadence acceptable. Le choc passé, Gloria regarda la porte de sa chambre. Que s'était-il passé ? Pourquoi Nicky n'avait-elle pas regardé dans son lit? Comment cela se pouvait-il ? Gloria sentit un grand vide l'engloutir toute entière. Il ne fallait plus espérer d'aide de Nicky. Elle était beaucoup plus en colère qu'elle ne l'avait d'abord supposé. Il était clair maintenant que celle-ci n'avait pas l'intention de pénétrer dans sa chambre. De toute évidence, sa belle-fille avait prévu suivre, à la lettre, les instructions de Joe et ce dernier avait bien précisé que sa femme devait attendre une autorisation verbale avant d'entrer dans l'antre de celle dont elle devait s'occuper. Gloria savait fort bien qu'elle ne pourrait pas verbaliser cette demande, aujourd'hui. De grosses larmes roulèrent dans les rigoles blanchies sur ses joues avant d'atterrir au même endroit que les précédentes. La situation devenait de plus en plus grotesque tout en gardant un arrière-goût d'horreur mais surtout de panique. Gloria avait beau supposer que ce qui guidait le comportement ridicule de sa bru était une sombre vengeance, elle ne pouvait croire que Nicky se serve de ce léger malentendu pour la maltraiter. Cette idiote croyait-elle vraiment que Joe lui pardonnerait ? Bonne chance, ma vieille pensa Gloria. Je te souhaite d'avoir une bonne histoire à raconter pour expliquer pourquoi tu ne t'es pas décidée à venir voir ce qui se passait.
Le claquement violent de la porte d'entrée vint troubler l'ordre de ses pensées. Gloria tendit l'oreille. Un silence rassurant montait à présent du rez-de-chaussée. Elle était seule. Ce fait, qui l'aurait terrifiée un instant plus tôt était des plus rassurant depuis que Nicky avait adopté ce comportement hostile et déplacé. Gloria préférait passer la journée entière sur le parquet plutôt que d'être à nouveau ignorée par sa belle-fille. De toute manière, cet abandon ne ferait qu'alourdir la longue liste de blâmes qu'elle servirait à Joe, dès son retour.
Nicky avait toujours eu un caractère difficile, mais de là à laisser une vieille dame malade sur le sol parce qu'elle lui en voulait tournait au ridicule. Gloria savourait d'avance le moment où Joe rentrerait du travail et s'apercevrait de ce que sa tendre épouse avait fait endurer à sa mère chérie. Il serait furieux. Gloria sentit la chaleur d'un sourire l'envahir. Même si elle ne pouvait pas l'esquisser, elle ressentait profondément le bien être que cela provoquait sur son âme et se sentit immédiatement réconfortée.
Cet état de béatitude ne dura que le temps de l'apprécier. Sans qu'elle ait pressenti sa venue, Gloria sentit l'angoisse la gagner à nouveau. Au début, il ne s'agissait que d'un malaise lancinant presque indéfinissable, mais peu à peu cette gène se transforma en peur incontrôlable, pour devenir au fil des minutes une terreur pure et instinctive, réminiscence d'un vieux réflexe provenant de la nuit des temps, à l'époque où l'homme réagissait plus qu'il n'agissait pour parvenir à survivre.
Plus l'après-midi avançait, plus Gloria perdait le sens des proportions. Le moindre craquement devenant l'esquisse d'une attaque furieuse contre une vieille dame sans défense étendue sur un sol glacé. La moindre brise se transformant en monstre hideux surgissant des rideaux bien gonflés. Et tout cela en gardant une oreille attentive sur le moindre son gémit par la maison.
Si Gloria avait pu se voir dans une glace, elle aurait été terrifiée de l'image qu'elle projetait. Elle, si orgueilleuse n'en aurait pas cru ses yeux. Elle n'avait plus rien de la femme que plusieurs regardaient avec envie. Les quelques heures qui venaient de passer avaient ajouté dix ans à son image. Elle avait tellement changé que si Joe ou Stéphie étaient entrés dans la pièce à cet instant, ils auraient eu un moment d'hésitation quant à l'identité de la personne couchée sur le plancher.
Le carillon de l'horloge résonna à nouveau dans la maison vide. Gloria compta les coups qui lui semblaient plus forts à présent. Encore trois heures et Joe reviendrait. Stéphie serait de retour bien avant son père, mais Gloria ignorait si elle pouvait compter sur elle. Stéphie était si petite encore. Que pourrait-elle bien faire contre la volonté de sa mère si celle-ci s'opposait à son désir de monter la rejoindre. Malgré tout l'amour que la vieille dame éprouvait pour l'enfant, elle avait renoncer à croire que la présence de Stéphie pouvait changer quoique ce soit à sa situation. Et sans vraiment se l'avouer, elle craignait au plus profond d'elle-même pour la gamine. Non que Nicky soit une marâtre, mais cette journée semblait si irréelle que Gloria n'aurait pu jurer de rien. Ce n'était pas parce que sa belle-fille n'avait jamais brutalisé la fillette que ça éliminait cette option. Non. Elle ne ferait rien pour attirer Stéphie dans sa chambre. Son coeur de grand-mère ne ferait courir aucun risque à la fille de Joe. Elle souhaitait presque que la gamine se précipite chez une copine en descendant du bus comme ça lui arrivait quelquefois. Il ne fallait compter que sur Joe.
Soudain Gloria sentit monter un courant de panique. Elle perçut un vent froid qui recouvrit son âme. On marchait au premier. Des pas feutrés, mais reconnaissables si on y portait attention durant quelques secondes. Gloria tendit l'oreille. Elle se concentra de toutes les forces qui lui restaient sur les bruits de la maison en respirant à peine. Quelqu'un montait à l'étage. Les pas étaient plus vigoureux, à présent, comme si leur chef d'orchestre avait décidé que le moment était venu de se faire connaître après des heures de mystère.
Gloria braqua des yeux terrifiés sur la porte de sa chambre. Les pas s'arrêtèrent. Quelques minutes s'écoulèrent sans que plus rien ne bouge. Cela dura assez longtemps que la vieille dame se demande si elle avait bien entendu. Elle tourna les yeux vers la poignée et comme si celle-ci y voyait un signal, elle commença à pivoter lentement. La vieille dame fixait anxieusement la silhouette qui commençait à se dessiner sur le mur. Un vent d'épouvante balaya ses pensées lorsqu'elle crut reconnaître sa belle-fille dans l'ombre chinoise qui s'allongeait en s'avançant lentement, méthodiquement vers elle. Menaçante, elle glissait sur les murs tandis que son corps restait invisible. Gloria avait peine à garder les yeux ouverts. Depuis quelques minutes déjà, elle perdait la notion du temps. Lorsqu'elle parvenait à relever les paupières, l'ombre de Nicky semblait toujours présente ; la surveillant comme un chat guettant sa proie.
Gloria ne pouvait s'empêcher d'imaginer cette lueur démoniaque, cet éclair de folie transparaissant à travers les yeux bleus de sa bru. Effrayée, elle tenta d'ouvrir la bouche afin de mettre sa belle-fille en garde ; de la prévenir des conséquences si elle lui faisait du mal. Même sans le voir, elle imagina facilement le sourire narquois de Nicky devant ses vains efforts de dissuasion. Elle en était certaine, celui-ci devait être empreint d'une cruauté sans bornes. Devant cette certitude, la colère de Gloria se transforma aussitôt en terreur pure.
L'épouvante était venue à bout de la suffisance coutumière de la vieille dame. En moins d'une journée, elle lui avait volé tout ce qui lui restait de dignité. Il ne restait plus d'elle qu'un flot de larmes s'écoulant sur un corps insensible d'où aucun son ne voulait plus sortir. Elle était vaincue. Oui, Gloria Davenport avait rendu les armes. Elle n'en voulait même plus à Nicky. Elle s'était repliée sur elle-même et n'attendait plus rien de la vie.
L'esprit de la vieille dame battait la campagne, à présent Il s'était échappé au moment où elle avait été persuadée que sa belle-fille se préparait à la mettre à mort ; à l'exécuter pour toutes les fois où elle avait été responsable des colères de Joe contre elle.
Gloria s'imaginait se levant et marchant dans la pièce jusqu'au palier. Elle se voyait très clairement saisir la rampe. Elle sentait les boucles de la moquette sous ses pieds nus lorsqu'elle commença à descendre l'escalier menant au salon. Cela semblait si réel que Gloria pouvait toucher le grain du bois avec autant d'authenticité qu'elle perçut l'odeur du gaz qui chatouillait ses narines.
Nicky était déjà loin lorsqu'elle réalisa qu'elle n'avait pas bougé du sol où elle serait ancrée jusqu'à la fin des temps, semblait-il. La menaçante silhouette disparut au moment où la porte d'entrée se referma dans un claquement sec. L'esprit de la vieille dame se concentra un instant sur l'ambivalence de ce qu'elle venait de voir, mais perdit rapidement le contrôle de ses pensées. Le fait d'entendre Nicky sortir par la porte extérieure et de voir sa silhouette fondre devant ses yeux sur un mur de l'étage au même instant, aurait normalement dû l'amener à se questionner sur la valeur de son jugement, mais tout allait trop vite. Beaucoup trop vite pour que son esprit embué puisse suivre la piste qui aurait pu le ramener à la raison.
Il sembla à Gloria que l'odeur du gaz était devenu intolérable. Elle cherchait le peu d'oxygène qui restait au raz du sol sans vraiment y arriver. Elle suffoquait. Des hauts le coeur lui tordaient, sans pitié, l'estomac. Elle était au bord de l'évanouissement lorsque la porte s'ouvrit brusquement sur une Stéphie stupéfiée. La gamine se précipita vers elle en appelant sa mère à pleins poumons, même si l'air se faisait rare. Elle ne semblait pas en souffrir et s'évertuait à hurler de toutes ses forces.
Gloria, craignant pour la gamine, tenta vainement de la mettre en garde. Son coeur de grand-mère était complètement paniqué devant le danger que courait l'enfant. La demeure pouvait exploser à tout moment et Stéphie ne semblait pas vouloir quitter l'endroit. Au contraire, elle s'agenouilla près d'elle en l'implorant de se relever. Elle était en pleurs, mais malgré ses efforts, Gloria demeurait irrémédiablement soudée au plancher. La vieille dame avait l'impression d'apercevoir la gamine à travers un brouillard qui s'épaississait à chaque coup d'oeil. Elle, qui avait prié de toute son âme pour que la gamine soit épargnée réalisait qu'elles deux seraient emportées par l'explosion. Sa respiration devenait de plus en plus laborieuse. Le gaz lui brûlait les poumons comme un acide. Stéphie criait toujours avec autant d'acharnement tout en essayant de remettre sa grand-mère dans son lit mais sans succès.
Soudain Gloria se sentit soulevée de terre. En moins de temps qu'il ne faut pour le dire, elle se retrouva au sein du lit qu'elle n'aurait jamais dû quitter avant d'apercevoir Nicky à travers ses cils. La jeune femme semblait très inquiète. Après s'être assurée que Gloria était bien en sécurité au centre du matelas, elle se précipita dans sa propre chambre. Gloria qui était à l'affût de tout danger encourut par Stéphie, reconnut le son musical produit par les touches du téléphone. Presque aussitôt, elle entendit sa bru demander de l'aide d'une voix hystérique.
La vieille dame était complètement perdue. Pourquoi celle qui avait voulu la laisser mourir, mettait-elle tant d'ardeur à tenter de la sauver à présent ? C'était à n'y rien comprendre. Elle ne pouvait croire qu'à un stratagème de la part de l'ignoble belle-fille. Incapable de croire un instant à la bonne foi de Nicky, Gloria utilisa ce qui restait de ses forces pour faire comprendre à Stéphie qu'il y avait un problème avec sa mère, qu'il fallait qu'elle sorte de la maison avant que le pire n'arrive, mais la gamine ne semblait pas l'entendre. Elle parvint à respirer une dernière fois avant que son coeur affaiblie par les émotions de la journée ne commence à trépigner. Une douleur vive scia littéralement sa poitrine comme un millier de petits rasoirs bien effilés. Stéphie se tut aussitôt. Elle lui prit la main et plongea ses yeux marrons dans ceux de sa grand-mère. Gloria se sentit aussitôt habitée par un grand calme. Elle sourit à l'enfant et expira une dernière fois.
La terreur était venue à bout de Gloria. La vie l'avait poussée à craindre pour sa petite-fille, mais la mort, dès qu'elle avait achevé son oeuvre, lui avait ouvert les yeux sur les dernières heures qu'elle avait passées sur Terre. Elle n'en voulait plus à Nicky. Le seul reproche que l'on pouvait octroyer à la jeune femme aujourd'hui était qu'elle l'avait abandonnée durant quelques heures. Mais Nicky ignorait qu'elle était tombée du lit et les épisodes terrifiants qui avaient meublé cette horrible journée n'avaient d'autre source que son imagination féconde et sa jalousie maladive envers la femme de Joe. Ni plus, ni moins.



Dame Gloria Davenport © Dana (2001-2003) Tous droits réservés.